En conversation avec: Daniele Bartolini, Christoph Ibrahim, et Vincent Leblanc-Beaudoin

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Daniele Bartolini, Christoph Ibrahim, et Vincent Leblanc-Beaudoin forment l’équipe de création à l’origine de Le concierge, spectacle qui a inauguré le festival Kick & Push hier soir. Tracey Guptill, directrice artistique du Centre culturel Frontenac, s’est récemment entretenue avec eux pour discuter de théâtre immersif, de création in situ, et du pouvoir éphémère du silence.

Cet entretien a été révisé pour en assurer la concision et la clarté. 

A white man with dark hair and beard looks at the camera in black and white.
Daniele Bartolini. Photo par Philip Wiseman.

Quel plaisir d’être enfin assise avec les trois co-créateurs du Concierge… finalement ! On essaie de vous recevoir ici depuis…

Leblanc-Beaudoin: Presque trois ans.

Comment le fait de produire votre propre travail influence-t-il le processus de création?

Daniele: Je pense qu’avoir le contrôle de la production est idéal pour ce genre de spectacle, parce que notre pratique est tellement particulière et que le processus est entièrement façonné en fonction de cette œuvre. Dans ce cas-ci, Vincent est le producteur principal : il s’est aussi occupé du financement et de tout l’aspect administratif. D’après mon expérience auprès de nombreuses compagnies, lorsqu’il est question de théâtre in situ et immersif, les structures de production ne disposent pas toujours des outils nécessaires pour répondre aux besoins de ce type de création. Ici, c’est donc une situation idéale. C’est aussi un spectacle à petite échelle, très intime. Le fait d’avoir une petite équipe où chacun assume plusieurs rôles reflète très bien l’expérience que vit le public.

Y a-t-il quelque chose que vous espérez que le public emporte avec lui après avoir vécu cette expérience?

Daniele: On a tout un livre de réponses! On espère qu’il y en aura un million!

Ibrahim: J’espère toujours que les gens entreront dans le spectacle et en ressortiront en ayant vécu quelque chose de différent, en ayant marché dans les souliers de quelqu’un d’autre. Quand on regarde un spectacle assis dans une salle, on observe et on vit l’histoire par procuration. Mais lorsqu’on se déplace dans un espace et qu’on la vit physiquement, c’est une façon de raconter qui est complètement différente et à laquelle on est rarement exposé. Pour moi, il s’agit de plonger les spectateurs entièrement dans cette histoire et dans ce personnage.

Quelles possibilités le théâtre immersif offre-t-il, selon vous, que le théâtre plus traditionnel ne permet pas?

Leblanc-Beaudoin: Dans le cas de cette œuvre, c’est une pièce sans paroles. Nous avons exploré les possibilités qu’offre une narration non textuelle. On peut raconter avec la lumière… ou son absence; avec le silence… ou son absence; avec la composition musicale, créée par Andrea Gozzi, notre concepteur sonore. Mais il y a aussi les sons de l’école elle-même, ceux de l’environnement, qu’on choisit d’accueillir plutôt que de transformer. Comment joue-t-on avec le rythme? Avec l’immobilité? C’est presque comme une œuvre orchestrale où l’on dose différents éléments. L’expérience immersive nous permet aussi de jouer sur la proximité avec le public, de déjouer ses attentes, de le surprendre et de solliciter tous ses sens afin de stimuler son imagination.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers le théâtre immersif au départ? À quel moment est-ce arrivé?

Daniele: Wow… Ça faisait longtemps qu’on ne m’avait pas posé cette question. C’est le fun d’y revenir.

Quand j’étais en Italie, j’avais l’impression que beaucoup de spectacles étaient très autoréférentiels et qu’ils ne prenaient pas vraiment soin du public. Il n’y avait pas un véritable geste de communication. Tout est parti d’une frustration de jeunesse. Depuis ce temps, je suis obsédé par l’idée de toujours entrer en dialogue avec le public, pas seulement par les mots, mais par une véritable connexion, une proximité réelle. Je me suis demandé : comment peut-on repenser tout ça? Comment peut-on secouer les choses et les rendre un peu plus rock’n’roll?

En arrivant au Canada comme nouvel arrivant, j’ai découvert une géographie complètement nouvelle. La première fois que je suis entré dans une ruelle, je me suis dit : « Mon Dieu, c’est incroyable! » Et tout le monde autour de moi répondait : « Hein? C’est juste là où il y a les garages. » Mais pour moi, c’était nouveau, fascinant. La ville de Toronto, sa géographie humaine, les gens qui m’entouraient… tout cela était extrêmement inspirant. C’est ce qui m’a mené à créer The Stranger, le spectacle grâce auquel Vincent et moi nous sommes rencontrés.

Je comprends très bien cet élan de découvrir un lieu et de sentir qu’un spectacle appartient à cet endroit.

Daniele: Oui. Chaque environnement recèle des possibilités, et c’est particulièrement vrai pour cette pièce. L’espace devient un véritable partenaire de jeu. Vincent ne joue pas vraiment avec le public; il joue littéralement avec le lieu. L’espace est élevé au rang de personnage.

Ce qui nous ramène à ce que tu disais, Vincent, à propos des nombreuses années de création. Veux-tu nous parler un peu du développement de cette œuvre?

Leblanc-Beaudoin: Oui. Nous l’avons développée sur une période de sept ans.

Nous avons commencé par des séances de remue-méninges. J’ai fait des demandes de subvention, obtenu du financement pour la recherche et nous avons commencé à travailler dans une école du nord de Toronto, Monseigneur-de-Charbonnel. Nous y avons fait notre première résidence, avec déjà quelques idées de scènes, des ingrédients qu’on voulait réunir.

Notre façon de travailler est très organique : Daniele lance une idée, je pars avec; j’apporte une image, il rebondit dessus. On se renvoie constamment des idées et on les façonne ensemble. Nous avons développé une trentaine de scènes, dont environ quinze composent aujourd’hui le spectacle. Maintenant qu’on est en tournée avec Christoph, nous adaptons le spectacle à chaque lieu : la structure de l’école, son architecture, tout ce que le bâtiment permet devient matière à création.

Comment vivez-vous cette adaptation à chaque nouvel environnement?

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Christoph Ibrahim. Photo par Sam Gaetz.

Leblanc-Beaudoin: Tous les trois, on devient comme des enfants dans un magasin de bonbons quand on arrive dans une école.

Ibrahim: On devient des voisins fouineux! On veut ouvrir toutes les portes, explorer tous les recoins et découvrir tous les endroits secrets où personne ne va jamais. Et c’est encore mieux quand on nous confie les clés.

La clé passe-partout de l’école!

Ibrahim: La clé passe-partout, c’est de l’or.

Décririez-vous cette forme de création comme du théâtre physique? Que signifie cette expression pour vous et qu’est-ce qu’elle vous permet d’explorer comme artistes?

Leblanc-Beaudoin: Oui, je pense que c’est du théâtre physique, justement parce qu’il n’y a pas de texte. Mon corps devient l’outil principal de narration, et c’est, pour moi, l’essence du théâtre physique. Toute ma formation dans cette discipline nourrit profondément cette création. C’est la même chose avec le clown : écouter le public, sentir sa respiration, sentir la présence de Christoph dans l’espace.

Un élément essentiel de votre passage dans une nouvelle école est la résidence artistique d’une semaine avec les élèves, durant laquelle vous développez le parcours du spectacle et explorez la façon dont ils peuvent y participer. Jusqu’à quel point les élèves deviennent-ils partie intégrante de l’œuvre? Leur présence peut-elle modifier le spectacle, voire son sens?

Daniele: Absolument.

Dans notre approche de mise en scène et de travail d’équipe, tout commence par la personne. Qu’est-ce que tu aimes? Quels sont tes talents? Qu’est-ce qui te passionne? Joues-tu d’un instrument? Aimes-tu le théâtre? Chaque rencontre est unique. Les élèves, leur énergie… il y a tout un processus de découverte.

Pour moi, le théâtre est un lieu où l’on peut exister. C’est simple à dire, mais dans notre société, cela devient de plus en plus rare. C’est pourquoi il est si important de renouveler cette conversation avec les jeunes générations. Nous leur ouvrons une porte sur un processus encore peu connu, très différent. J’aurais adoré découvrir cela à quinze ans et me dire : « Quoi? Ça existe? » Même si ce n’est qu’une petite étincelle. J’étais moi-même ce genre d’enfant. Je ne viens pas d’une famille d’artistes. Je ne serais jamais devenu artiste si je n’avais pas découvert le théâtre au secondaire.

Donc, ce n’est pas seulement le spectacle qui peut évoluer, mais peut-être aussi la vie des gens qui participent.

Daniele: Avec beaucoup d’humilité, oui. Rendons cet art accessible. Peut-être que quelqu’un choisira de se tourner vers les arts.

Vincent, tu as déjà décrit cette œuvre comme étant politique. Que voulais-tu révéler à propos d’une personne dont le travail quotidien passe souvent inaperçu? Qu’est-ce qui rend cette œuvre politique à tes yeux?

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Vincent Leblanc-Beaudoin. Photo par Mathieu Taillardas.

Leblanc-Beaudoin: J’ai l’impression que notre société est remplie de héros méconnus, de personnes essentielles qui demeurent pourtant invisibles. J’ai toujours eu un profond souci d’égalité et d’équité, et cette œuvre parle directement de cela : il n’y a pas de petits rôles, il n’y a pas de personnages secondaires. Peu importe le métier que l’on exerce, il mérite qu’on s’y intéresse. Peu importe ce qui nous passionne, cela mérite qu’on en parle.

En ce sens, c’est une œuvre politique parce qu’elle rend hommage aux travailleurs et travailleuses de l’ombre, à celles et ceux qui font fonctionner notre société sans jamais recevoir la reconnaissance qu’ils méritent. C’est une invitation à les regarder autrement, avec davantage de respect.

Daniele: Je pense aussi qu’il y a une dimension presque mythologique dans ces personnages. Ils accomplissent discrètement le geste de tenir le monde ensemble, de préparer un espace pour les autres.

La dimension politique réside dans le personnage, mais aussi dans le fait de rassembler un groupe d’inconnus et de leur permettre de cohabiter, d’être ensemble dans le silence.

Le silence est profondément inconfortable. Beaucoup de gens cherchent à l’éviter. Ce type de rencontre est en soi un geste politique. Et cela rejoint le théâtre physique. Nous aimerions ajouter le corps du spectateur à l’œuvre. C’est un autre niveau de théâtre physique.

Si vous deviez décrire le spectacle en trois mots?

Ibrahim: Exploration. Solitude. Découverte.

Magnifique. Quel plaisir de discuter avec vous.

Vincent Leblanc-Beaudoin est: Interprète. Clown. Créateur. Metteur en scène. Producteur indépendant.
Le corps humain est le principal vecteur de création de Vincent. Il se distingue par une approche corporelle et kinesthésique qui privilégie l’écriture scénique. Né à Florence, Daniele Bartolini est créateur de théâtre, cinéaste et pionnier du théâtre audience-specific. Oeuvres commandées par le Festival de Stratford, La Biennale di Venezia et d’autres institutions à travers le monde. Christoph Ibrahim est un acteur, chanteur, régisseur, metteur en scène et pédagogue basé à Toronto. Il œuvre principalement en théâtre musical et explore aussi le théâtre site-specific.

Billets en vente ici pour ‘Le concierge.’ Du jeudi 23 juillet au mardi 28 juillet 2026 à 19h30 au Centre scolaire-communautaire, 1290, rue Wheathill, Kingston. 

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  • Woman with long brown hair wearing a yellow shirt smiling.
    Tracey Guptill is a movement based theatre creator based in Kingston, she is also the Artistic Director of Centre culturel Frontenac.
    Tracey Guptill est une créatrice de théâtre axé sur le mouvement, établie à Kingston. Elle est également directrice artistique du Centre culturel Frontenac.
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